Peut-on utiliser les Expected Goals pour analyser le championnat de National 1 ?
Depuis une dizaine d’années, les Expected Goals (xG) sont venus enrichir la palette des analystes footballistiques. Dans ce premier article, nous allons expliquer de quoi il s’agit.
Etant fan du FC Rouen depuis une vingtaine d’années, la création de cet espace vient de la volonté utiliser les méthodes statistiques appliquées aux grands championnats à ces divisions plus confidentielles où évolue mon club. Celui-ci évoluant désormais à un niveau où il est possible de récupérer des données (à la fois parce que la liste des championnats couverts s’étoffe, mais également parce que les divisions régionales sont derrière nous). Bonne lecture !
Mesurer l’invisible
Le football est un sport centré autour d’un événement à faible occurrence : marquer un but. En effet, si dans d’autres sports comme le basket ou le handball, une équipe marque (très) régulièrement au cours d’un match, ça n’est pas le cas dans le football, où deux équipes peuvent se quitter sans avoir marqué. Avec un événement aussi rare, comment analyser si une équipe a bien joué ou non ? Le sort d’un match peut se décider sur une seule action, et le score ne reflètera pas toujours la réalité de la domination d’une équipe sur la partie.
Nous sommes habitués à voir le tableau des tirs et des tirs cadrés dans les statistiques disponibles en regardant un match. Il permet de donner un peu plus de contexte, savoir quelle équipe a été la plus insistante sur le but adverse, mais il présente des biais importants : une frappe de 25 mètres d’une équipe désespérée qui n’arrive pas à pénétrer dans la surface vaut autant qu’une frappe d’un joueur seul face au gardien au niveau du point de penalty. Pourtant, ces deux frappes avaient-elles la même chance de finir au fond des filets ? Pas vraiment. Le nombre de tirs nous renseigne sur la quantité de tirs tentés par une équipe, mais pas sur leur qualité.
L’idée des Expected Goals (souvent abrégés en xG) est la suivante : en se basant sur un historique de tirs similaires, quelle est la probabilité que le tir observé termine en but ? On associe alors à chaque tir une valeur entre 0 (le tir n’a aucune chance d’aboutir en but) et 1 (le tir est sûr d’être converti), correspondant en fait à une probabilité de but. Pour calculer cette valeur, on utilise de nombreuses données, parmi lesquelles :
la distance séparant le joueur du but au moment de la frappe. Plus un joueur est proche du but, plus la valeur de l’xG sera importante.
l’angle de la frappe pour atteindre le but. Une frappe excentrée à moins de chance de finir au fond des filets qu’un tir face au but.
la position du gardien de but (qui renseigne sur la capacité du gardien à effectuer un arrêt ou non)
la position des autres joueurs, pour savoir si le tireur a le champ libre vers le but adverse ou non
la partie du corps utilisée
la situation de jeu (attaque placée, coup-franc direct, corner, contre-attaque, etc.)
des informations sur les actions qui ont mené à la frappe, comme le type de passe par exemple
Il existe plusieurs fournisseurs de données (et plus un championnat est populaire, plus il est facile de trouver des données associées), mais pour l’analyse du championnat de National, nous utiliserons les données d’Opta.
Analyser les Expected Goals nous permet d’évaluer la propension d’une équipe à se créer des occasions, mais également leur qualité. A l’inverse, cela nous renseigne aussi sur la capacité d’une équipe à se prémunir d’occasions dangereuses. Cela nous permet également de répérer les équipes qui surperforment, et donc de s’attendre à une baisse de régime. Si une équipe encaisse des buts sur des tirs à faible valeur de xG, elle est peut-être malchanceuse, et il est peut-être un peu tôt pour penser à renvoyer son entraîneur.
Illustrons un peu cette explication théorique de ce que sont les xG avec deux tirs réalisés par le FC Rouen au cours de cette saison 2025/2026.
Lors de la 14e journée, à la 5e minute du match FC Rouen-US Concarneau, Clément Bassin centre pour Amadou Ba-Sy qui se retrouve seul face au gardien et qui rate le cadre. Son tir avait un xG de 0.59, ce qui signifie que dans cette situation, on s’attend à ce qu’un joueur de foot marque 59 fois sur 100.
A l’inverse, lors de la 3e journée, à la 22e minute du match FC Rouen-FC Sochaux, sur un ballon relancé de la tête par un défenseur, Mustapha Benzia vient lancer un missile à 25 mètres qui crucifie le gardien sochalien. La frappe a un xG de 0.02, soit 2% de chance de marquer dans cette situation, mais elle a tout de même terminé dans les filets.
En s’attardant sur les xG associés aux tirs plutôt que sur leur nombre, nous avons une idée plus précise d’à quel point une équipe a été dangereuse.
Les Expected Goals deviennent un outil intéressant pour analyser la dangerosité d’un joueur (s’il crée des tirs avec une forte valeur d’xG, cela indique qu’il se met dans des situations de frappes dangereuses. S’il ne les convertit pas en buts, c’est qu’il est maladroit ou malchanceux). Bien sûr, ils présentent également des biais : un joueur qui ne frappe pas ne crée pas de xG. Si l’on reprend la frappe de Ba-Sy évoquée plus haut, la situation aurait généré 0 xG s’il avait raté le ballon. Pourtant, ç’aurait quand même été une situation dangereuse.
Creusons donc cette métrique dans deux cas pour vous montrer un peu ce qu’on peut en tirer. D’abord nous allons nous attarder sur les Expected Goals du match Fleury-FC Rouen, qui a permis aux rouennais d’accéder aux barrages de Ligue 2, puis nous regarderons comment les xG peuvent nous renseigner sur les forces offensives des joueurs en particulier.
Fleury - FC Rouen : comprendre un match décisif
Lors de la 34e journée du championnat de National, Rouen se rend à Fleury. Le match est capital, car Rouen accuse 2 points de retard sur son adversaire du soir, et est contraint de remporter le match pour espérer accéder aux barrages d’accession pour la Ligue 2. Le FC Rouen l’emportera finalement 2-1, mais cette victoire correspond-elle au déroulé du match, ou les diables rouges ont-ils été chanceux ? Il existe deux outils pour nous permettre d’analyser le match par le prisme des Expected Goals.
La carte des tirs
Le premier est la carte des tirs. Elle nous permet de représenter l’ensemble des tirs de chaque équipe. Commençons avec celle du FC Rouen :
Les tirs sont séparés selon quatre catégories :
Les buts (symbolisés par une étoile rouge)
Les tirs cadrés (les cercles rouges)
Les tirs bloqués, c'est-à-dire qu’un autre joueur que le gardien a empêché le ballon d’atteindre les buts ou de sortir du terrain (les cercles vides)
Les tirs manqués, ou non cadrés (les cercles rayés)
La taille des cercles représente la valeur du xG : plus le cercle est grand, plus la frappe était dangereuse.
Vous noterez qu’un seul but est représenté ici alors que Rouen en a inscrit deux. Dans le cadre de l’analyse des xG pour un match, il est habituel de ne pas inclure les penaltys (tout comme les buts contre son camp), qui correspondent à un fait de jeu extérieur à la construction de l’équipe. C’est discutable, mais nous y reviendrons sûrement dans un futur article. Notez pour information qu’un penalty ajoute 0.76xG selon le modèle utilisé ici.
On peut voir que Rouen totalise 1.56xG sur 13 tentatives (soit environ 0.08xG/tir), et que les trois frappes les plus dangereuses (en excluant le penalty) étaient :
La frappe de Valentin Fuss à la 41e qui termine au-dessus du but (0.37xG)
La frappe (mal armée) de Sofyane Bouzamoucha à la 48e arrêtée par le gardien (0.29xG)
La frappe dans un angle fermé de Valentin Fuss (au niveau de la ligne des 5,5m) dans le temps additionnel à la 90+3e, repoussée par le gardien (0.23xG)
Le but de la tête de Serigne Faye a un xG de 0.14 : malgré le bon placement, il frappe le ballon de la tête et est entouré de joueurs adverses.
Globalement, on voit que Rouen a eu beaucoup de frappes, mais peu qui étaient très dangereuses.
Voyons maintenant pour Fleury :
Fleury comptabilise 1.02 xG pour 8 frappes (soit 0.13xG/tir). Donc moins de frappes que Rouen, mais en moyenne plus dangereuses. Cela se traduit notamment par le fait que la frappe la plus dangereuse du match était floriacumoise, avec le tir de Kevin Farade (0.50xG) sur le double arrêt d’Axel Maraval alors que Fleury menait 1-0. Clairement le tournant du match.
Il est également intéressant de noter que le but de Kevin Farade provient d’une des frappes à priori les moins dangereuses du match (0.02 xG).
Globalement, on voit que Fleury a été plus précis dans ses frappes, mais que le FC Rouen a été plus pressant sur le but adverse. L’analyse du match par les xG est donc légèrement à l’avantage du FC Rouen, mais l’écart ne permet pas d’affirmer que les rouennais ont été largement plus dangereux que leurs adversaires. À partir de ces valeurs, il serait possible de simuler le match un grand nombre de fois pour savoir qui avait le plus de chance de l’emporter. Mais ça sera le sujet de notre second article.
La timeline
Le second outil à notre disposition est la timeline. Si la carte des tirs permet d’avoir une vue globale sur l’ensemble du match, la timeline nous permet de savoir comment ces valeurs ont évolué au fil du match.
Elle nous permet de voir comment les xG se répartissent sur la durée du match. Chaque “saut” de la courbe correspond à une frappe, et la hauteur de la marche correspond à la valeur en xG du tir en question. Les valeurs sont ainsi cumulées de sorte qu’on atteigne à la fin du match, pour chaque équipe, la valeur en xG totale.
On voit que la première mi-temps est plus serrée (Fleury dominant les xG jusqu’à la 40e minute), assez stérile en frappe dangereuse à l’exception du tir de Fuss, et que la seconde a vu les rouennais pousser pour aller chercher les buts qui allaient les envoyer en barrage (avec une valeur en xG de tout pile 1.00xG en seconde période).
Les individualités à l’épreuve des xG
Le FC Rouen a inscrit 43 buts cette saison, dont 5 sur penaltys (tous par Kenny Rocha), ce qui nous laisse 38 buts dans le jeu, répartis comme ceci :
En reprenant tous les tirs de la saison et en récupérant les Expected Goals associés, il nous est possible de s’attarder sur qui a été à l’initiative du plus de tirs dangereux. Il sera également possible de voir qui a superformé et qui a sous-performé en nombre de buts inscrits au regard des tirs tentés. Voici ce qu’on obtient pour le Top 20 des joueurs du FC Rouen en xG :
Plusieurs choses intéressantes :
On voit que Clément Bassin a un très faible écart entre sa valeur de xG et son nombre de buts. En voyant un défenseur si haut dans notre classement des buteurs, on pourrait être surpris et se dire qu’il a été particulièrement chanceux. Mais il apparaît que c’est cohérent avec les tirs qu’il a tentés cette saison.
On voit que deux des attaquants, Ba-Sy et Faye, ont sous-performé leurs xG. N’importe quel rouennais ayant assisté à la saison ne sera pas surpris de voir Ba-Sy ici, qui semble avoir été particulièrement maladroit (en témoigne la situation évoquée plus haut).
A l’inverse, Rocha a largement surperformé, marquant près de 2 fois plus de buts que ce qui était attendu. C’est sûrement bien aidé par la concrétisation de deux tirs avec une faible probabilité de conversion (son coup-franc contre Caen à Diochon, et son but à la dernière minute au stade du Hainaut suite à une remise en touche).
On peut dézoomer un peu et regarder comment se comportent les meilleurs joueurs du championnat pour cette métrique :
On voit que nos deux joueurs en tête du classement ont un écart très faible entre leur nombre de buts marqués et leurs xG. Les xG nous permettent de connaître la probabilité de marquer selon la position de la frappe, mais pas la qualité de celle-ci. Nous introduirons dans le futur une nouvelle métrique pour nous permettre de comprendre plus en détail comment passer de l’un à l’autre.
Conclusion
Merci d’avoir lu ce premier article !
Dans les prochains articles, nous rentrerons plus en détail sur ce qu’ils peuvent nous apporter dans la compréhension d’une saison, et voir comment ils sont utiles pour réduire le facteur chance (on parlera alors de variance).
N’hésitez pas à me faire part de vos remarques ou questions afin de rendre les futurs articles le plus intelligibles et intéressants possibles. Si vous êtes curieux de voir les cartes ou timelines de certains matchs spécifiques pour cette saison de National, faites-le moi savoir !
Références
Si le sujet vous intéresse, plusieurs ressources pour creuser le sujet :
L’article de Sam Green à l’origine des Expected Goals en 2012, traduit en français : Évaluer la performance des buteurs de la Premier League
Le livre “The Expected Goals Philosophy”, de James Tippett (en anglais)
L’article de blog d'Opta Analyst qui explique le calcul de la méthode des xG utilisée ici (en anglais)
Coté Stats (en français) et Experimental 361 (en anglais), deux blogs qui m’ont donné envie d’appliquer ces nouvelles métriques à mon club de cœur







